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Quand Frank (ou Francis) avait dix huit ans, il venait de quitter le domicile familiale pour la rue. L'ambiance à la maison était difficilement supportable depuis son coming out. Ses parents avaient du mal à accepter son homosexualité. 

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Il dormait alors chez des amis, puis des connaissances d'amis, puis des connaissances de connaissances, élargissant son entourage au point d'en perdre une grande part.

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Quand Saetia avait trois ans, et que Frank en avait dix-huit, elle était arrachée de son pays natal par une organisation américaine dont elle ne garde à ce jour que de faibles souvenirs. Malgré son jeune âge, elle garda cependant parfaitement en mémoire le réconfortant visage de sa mère et les paysages apaisants de l'état de Kerala.

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En raison de ses dons hors norme, Saetia passa plusieurs années de vie à servir de bête de laboratoire, contre son gré, tandis que Frank sombra dans l'expérimentation de substances de plus en plus variées, jusqu'à ce que les opiacés s'accrochent à son âme. 

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La famille Flores, ou ce qu'il en restait depuis le départ de leur fils, étaient rongée de culpabilité et d'ennuie. Un vide remplissait la demeure, la rendait étouffante. L'adoption était une idée qui leur apparaissait rassurante.

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Quand Saetia s'évada de ses bourreaux, elle fut retrouvée par deux travailleuses sociales. Les parents de Frank devinrent également les sien.

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C'est à ses vingt-cinq ans que Frank passa près de la mort. Un conflit bête, le vol de quelques roches de crack, lui avait valu un coup de poignard au ventre. Dans la douleur, les sueurs froides, la peur de la mort, Frank croyait avoir écoulé ses jours sur Terre. Le sang coulait abondamment. Un passant l'avait ignoré. Il était dans un coin du village où peu de gens passaient, surtout à cette heure. Les étourdissements étaient de plus en plus violents... Il n'y avait aucun espoir. Puis, des phares l'extirpèrent de la brume. Il ne savait qui, comment, mais on avait appelé une ambulance. 

Sans abris, on lui proposa de retourner chez ses parents. Ces derniers acceptèrent de le loger. Après de nombreuses heures de repos, quelle fut sa surprise de constater la présence d'une jeune fille, âgée d'environ dix ans, sur le sofa du salon. Vite fait déduit que ses parents l'avaient adoptée. En se réveillant, il avait remarqué la toute nouvelle décoration, dans cette chambre qu'il n'avait pas habité depuis les sept dernières années. Elle roupillait près d'un fauteuil roulant. De nature nerveuse, la présence du jeune homme la réveilla. Les premiers jours, iels n'échangèrent pas. Saetia était maladivement timide et ne répondait presque de sourires nerveux, qui dévoilait sa canine droite, absente du reste de sa dentition. 

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À la fête de ses onze ans, Saetia connaissait Frank depuis près d'un mois. Il l'avait amenée se promener en ville, avec lui. Leur vie contrastait énormément. Tandis qu'il débutait une conversation soutenue avec la plupart des gens qu'iels croisaient, Saetia, elle, étouffait d'une anxiété sociale qui était impossible à dissimuler. Son grand frère tentant de l'aider à traverser cette peur des autres, un lien de confiance se tissa entre les deux. Peu à peu, elle développa un certain intérêt chez ces nouvelles personnes. De plus en plus, elles lui adressaient la parole et s'intéressaient à elle. Elle n'en était pas moins timide, mais elle appréciait cette socialisation.  

Cette première journée passée ensemble se termina dans un appartement minuscule d'une amie de Frank. Il y avait des posters à moitié déchirés, des pantalons patchés, des jurons, de la musique punk beaucoup trop forte, une odeur de vieilles bières entassées. L'air n'était que fumée qui se dessinait au travers de l'éclairage de l'ampoule jaunie de la cuisine. Il y avait trop de gens pour un si petit espace. On lui offrit des boissons qu'elle accepta. Frank ne s'y opposa pas, c'était la fêtée. Il ne faisait que poser un oeil sur elle et se rassurer de si elle voulait rester ou partir. Elle ne parlait pas beaucoup, mais s'amusait énormément. Elle aida son frère à se teindre les cheveux en bleu, se mit soudainement à discuter avec plusieurs personnes, individuellement toutefois. Elle se rendait compte de créer occasionnellement des malaises, avec sa vivacité et ses questions auxquelles personne ne s'attendait, mais son frère était toujours là pour la soutenir.  Les heures passaient. Lorsque le soleil grimpait au ciel, Saetia était au toilette, à tenir un verre d'eau à une personne en train de vomir - ce qu'elle avait également vécu plus tôt dans la soirée. Lorsque de retour au salon, Frank dormait sur le sofa. Elle se fraya une place à ses côtés, et s'endormit une heure plus tard, à la fois épuisée et surexcitée.

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Saetia dormit peu. L'effet de nouveauté la rendait agitée, euphorique.  Elle se souvenait de la soirée d'hier et tout lui paraissait un peu étrange, mais elle adorait. C'était si différent de tout ce qu'elle avait connu. Jamais elle n'avait bu, jamais elle n'avait dormi en cuillère, jamais elle ne s'était fait d'ami.e.s... Elle se rappelait de lorsque Frank et deux de ses amies s'étaient enfermées dans une chambre, après avoir demandé à une personne de veiller sur elle. Elle ne comprenait pas. On lui expliqua qu'iels étaient en train de s'injecter. Elle était surprise. Surprise qu'on ne lui cache pas. Surprise d'apprendre que des gens faisaient ce genre de chose, dont Frank. Ça lui importait peu. Elle aimait bien ces gens. Une personne lui avait parlé de communisme, une autre l'avait aidé à s'installer sur son fauteuil. Pour une fois, elle avait l'impression qu'on ne lui voulait pas de mal.   

Au retour à la maison, vers sept heures et demi du matin, dans le froid automnale, les deux enfants se rendirent compte que leurs parents les attendaient, vexé.e.s. Iels avaient crains pour Saetia, iels voulaient savoir où Frank l'avait entraîner. Saetia, à la surprise de son frère, prit sa défense, avec une fermeté qui lui était encore méconnu. L'attachement de la pré-adolescente à ces deux adultes était faible et, comme elle s'était toujours ennuyée chez elleux, si elle devait se rallier à quelqu'un, le choix était définitivement Frank. Quelques engueulades, des moqueries sur sa couleur de cheveux. Frank et Saetia se rendirent au sous-sol. Le but n'était pas de se mettre ces deux-là à dos et Frank venait à peine de se réconcilier avec. Hors de question de créer tout un vacarme avec une histoire aussi bête. L'amitié entre frère et sœur se fortifia de jour en jour. Les deux passaient leurs journées au sous-sol, à jouer aux jeux vidéos et fumer des joints. Le soir tombé, il leur arrivait régulièrement de se faufiler jusqu'à la piquerie ou chez d'autres ami.e.s de Frank, les tranches d'âges variant toujours d'une journée à une autre.

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La piquerie, c'est un endroit de rêve. Du moins, d'illusion. Il y avait des choses vraies. Le support. Les amitiés. La dépendance. Aux autres. Aux drogues. Quand Frank revint d'un trip et demanda à un ami où se trouvait sa petite sœur, il apprit qu'elle était en train d'être initiée au crack par une des personnes présente. C'était un jeune adulte de dix-neuf ans, et elle et lui s'embrassaient du le sofa, à moitié dénudé.e.s. Frank éclata. Il eut une bagarre. Saetia défendait son nouvel ami, s'engueulait avec son frère. Et la désillusion vint. Parce qu'au travers de la musique trop forte qui faisait vibrer son cœur, Saetia entendait aussi les hurlements de colère, les larmes, les ennuis, la crainte des plaintes à la police, les problèmes d'argent. Et malgré tout, elle intégra cette même routine qu'avait intégré Frank à ses dix-huit ans. Celle de manger mal et peu, de calculer l'argent placé pour l'alcool, de dormir n'importe où, mal et peu. Les disputes entre elle et son frère étaient nombreuses. Elles ne tournaient pas toujours autour de sensibilisation quant à la pédophilie ou la consommation, mais elles étaient là, nombreuses, tout comme leurs désaccords.  

Frank se rendait compte de combien sa sœur passerait à travers d'épreuves que la moyenne de son âge ne vivraient jamais, non seulement en tant que femme intersexe, racisée, handicapée, mais également parce qu'elle avait été confronté à tant de choses qu'elle n'aurait pas du voir à son âge. Il l'avait intégrée à ce milieu et s'en sentait mal. Désolé de ne pas l'avoir surveiller plus. Il aurait souhaité que ce type ne l'approche pas. Qu'elle ne consomme pas de chimique. Toutefois, malgré sa curiosité, Saetia sut s'en tenir principalement au cannabis et à l'alcool. Ayant maintes fois observé Frank se détruire, elle le prenait en exemple. Exemple à ne pas suivre. Souvent, peut-être trop, elle finissait ses soirées à l'aider, lorsqu'il avait des douleurs, des crampes, divers problèmes.

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Les deux étaient coincé.e.s dans cette relation toxique.

Frank avait besoin d'elle, de son écoute et de ses soins. Mais il ne pouvait pas se détacher de son environnement malsain pour une fille aussi jeune, même s'il lui souhaitait mieux, tellement mieux. Un entourage calme, sans violence, sans coup de poing trouant les murs.

Saetia avait besoin de lui, de ses paroles rassurante, de son attachement. Mais elle détestait être moralisée, tout en se rendant compte de combien destructif était son monde. Se saboter l'indifférait. Elle attendrait le naufrage si Frank la suivait jusqu'à la rive.

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